25 novembre 2008
LE RACISME, CANCER DES USA
Au soir du 04
Novembre 2008, à Chicago, devant des milliers de personnes, Barack Obama a
prononcé un discours de victoire teinté de références à Martin Luther King, à
John Fitzgerald Kennedy et à Abraham Lincoln. Abraham Lincoln, dans la mémoire
collective son nom est associé à l’abolition de l’esclavage. Pourtant, si son
sens moral lui dicte ses positions, il n’en demeure pas moins qu’il ne croit
pas en l’égalité des races, dont la preuve réside en ses propos.
« - Je dirai donc que je ne suis pas et je
n'ai jamais été en faveur de l'égalité politique et sociale de la race noire et
de la race blanche, que je ne veux pas et que je n'ai jamais voulu que les
Noirs deviennent jurés ou électeurs ou qu'ils soient autorisés à détenir des
charges politiques ou qu'il leur soit permis de se marier avec des Blancs.
[...] Dans la mesure où les deux races ne peuvent vivre ainsi, il doit y avoir,
tant qu'elles resteront ensemble, une position inférieure et une position
supérieure. Je désire, tout autant qu'un autre, que la race blanche occupe la
position supérieure. »
Si hier l’un
des principaux artisans de l’abolitionnisme américain était capable de telles
paroles, quelles vont être aujourd’hui celles des mouvements racistes avec l’accession
d’un Afro-Américain à la présidence des USA ? Répugnantes, méprisantes,
écoeurantes… Et c’est ainsi que l’on voit surgir 888 « groupes de haine »
aux USA, ainsi nommés par le Southern Poverty Law Center. Ces individus
immondes ne sont que des abcès purulents, des gangrènes sociales qui pourrissent
la sérénité communautaire.
Dans les
dernières semaines qui ont précédé l’élection d’Obama, les incidents racistes s’étaient
multipliés, notamment par des menaces de mort proférées en public à l’encontre
du candidat démocrate. Depuis, il y a une surenchère de la violence de la part
des extrémistes.
Croix brûlée
sur le perron d’un couple mixte en Pennsylvanie
Voitures maculées
de croix gammées en Californie
Slogans racistes
comme « Retournez en Afrique » peints sur des trottoirs, des maisons et des
automobiles en Californie.
Graffitis racistes
découverts à Long Island, dans l’Etat de New York, à Kilgore (Texas)
Mannequins
noirs pendus à des arbres à Mount Desert Island, dans le Maine.
Selon le « Southern
Poverty Law Center », une association de lutte contre le racisme, basée
dans l’Alabama, ce sont des centaines et des centaines d’actes racistes qui
sont répertoriés depuis le 04 Novembre.
A Standish,
dans le Maine, un petit magasin proposait une loterie très particulière :
les clients pouvaient s’inscrire sur un tableau et parier sur la date à
laquelle « Oussama Obama » serait assassiné. Au bas du tableau était
précisé : « Espérons que quelqu’un gagne ».
Des écoliers
âgés de 7 à 9 ans ont scandé « Assassinez Obama » dans un bus
scolaire à Rexburg (Idaho).
Des croix ont
été brûlées dans les jardins de partisans d’Obama à Hardwick (New Jersey) et
Apolacan Tonship (Pennsylvanie). Cette pratique est habituellement utilisée
comme moyen d’intimidation par les groupes prônant la « suprématie des
Blancs » comme le Ku Klux Klan.
Un adolescent
noir a été attaqué à la batte de base-ball le soir de l’élection par 4 hommes
qui ont crié « Obama ».
Dans la
banlieue de Forest Hills, un homme noir a trouvé une note assortie d’une injure
raciste sur son pare-brise : « Maintenant que tu as voté pour Obama,
fais attention à ta maison ».
Partout dans
le pays, la police a reçu des plaintes ou relevé de nombreux incidents plus ou
moins graves allant des injures en passant par des menaces voire jusqu’au
vandalisme ou des agressions physiques.
A Snellville
(Georgie), une mère de famille noire témoigne des agressions verbales que
supportent quotidiennement sa fille de 9 ans. Elle relate les dégâts causés à
la pelouse de sa belle-sœur, les pancartes pro-Obama déchiquetées, le dépôt de
2 boîtes à pizza remplies d’excréments humains déposés devant sa porte.
Au lendemain
de l’élection de Barack Obama, une lycéenne noire de Marietta (Georgie),
Barbara Tyler, a été témoin de propos haineux vociférés par des élèves blancs.
A Covington
(Georgie), un collégien a été suspendu par son école car il portait une chemise
Obama. Le directeur de l’établissement s’est expliqué à la mère de l’adolescent
en justifiant sa décision par le fait qu’ils étaient dans le Sud et qu’il y
avait beaucoup de gens qui n’étaient pas contents de l’élection d’Obama.
4 étudiants de
l’Université de Caroline du Nord ont reconnu avoir écrit des commentaires
anti-Obama dans un lieu public dont un à connotation raciste.
Pour Mark
Potok, directeur de l’Intelligence Project au Southern Poverty Law Center la
hausse de ces crimes résulte de la coïncidence de plusieurs facteurs : l’augmentation
de l’immigration non blanche, l’estimation récente par le bureau national du
recensement que les Blancs deviendraient minoritaires aux Etats-Unis en 2040 et
l’augmentation du chômage. L’arrivée d’un président noir dans un pays qui
pratiquait encore la ségrégation raciale dans les années 1960 constitue le
changement le plus profond qu’ait connu le pays en matière de « race »
depuis la Guerre de Sécession, analyse Willaim Ferris, directeur adjoint du
Centre pour l’étude du Sud américain à l’Université de Caroline du Nord.
Selon Mark
Potok, la présence d’un Noir à la Maison Blanche engendre, pour un bon nombre
de Blancs, l’impression d’avoir tout perdu et que le pays construit par leurs
ancêtres leur a été dérobé.
Brian Levin,
professeur à l’Université de Californie à San Bernardino, spécialisé dans l’étude
du racisme et de l’extrémisme, confirme cette forte hausse d’actes racistes et
précise même que des sites Internet vantant la suprématie de la race blanche
connaissent une nette évolution de leur fréquentation et subissent même des
pannes de serveur en raison d’un trop grand nombre de connexions.
Crise d’identité
ou racisme chronique, qu’importe. Il demeure une terrible réalité : des
hommes qui naguère ont spolié les paisibles Indiens de leurs terres
revendiquent toujours et encore une supériorité à laquelle ils n’ont pas droit
et, comme à leur habitude, lorsque l’on se permet de les mettre face à leurs
démons, ils réagissent par la violence.
En conclusion, j’aimerai rappeler aux Blancs des USA qu’ils vivent sur une terre qui ne leur a jamais appartenue (c’est un vol !) aux côtés d’Afro-Américains issus d’Africains qui n’ont jamais réclamé à être arrachés à leurs racines et leurs familles pour être réduits en esclaves (c’est un crime !) ; alors, désormais, qu’ils payent pour tous leurs péchés !
24 novembre 2008
JESSE JACKSON, LE GARDIEN DE LA MEMOIRE NOIRE
Lorsqu’au soir
du 04 Novembre 2008, Barack Obama prononce son discours de victoire devant des
milliers de spectateurs à Grant Park dans la ville de Chicago, les caméras de
CNN s’attardent sur un homme en pleurs dans la foule en liesse. Ce Noir est un
témoin d’une autre époque. Naguère il a été de maints des combats de Martin
Luther King. En cet instant précis peut-être songe-t-il à la longue lutte que
les siens ont du mener pour qu’un Afro-Américain accède à la présidence de la
première puissance mondiale. Cet homme est un survivant, il est un lien entre
ceux qui ont combattu hier pour les droits civiques et celui qui accède au
pouvoir aujourd’hui. Il se nomme Jesse Jackson.
Jesse Jackson
Sr est né Jesse Louis Burns le 08.10.1941 à Greenville, Caroline du Sud,
d’Helen Burns, mère célibataire âgé de 16 ans à sa naissance. Son père
biologique, Noah Louis Robinson, un ancien boxeur professionnel et un
personnage important dans la communauté noire, était marié à une autre femme
quand Jesse est venu au monde. Ce père ne s’est jamais impliqué dans
l’éducation de son fils. En 1943, sa mère se marie avec Charles Henry Jackson
qui l’adoptera 14 ans plus tard. Jesse opta pour porter le nom de son beau-père.
Au cours de
son adolescence, Jackson fréquenta Sterling High School, un établissement
réservé exclusivement aux Noirs à
Greenville, au sein duquel il faisait
l’équivalent de « sport-études » en France. Après l’obtention de son
diplôme en 1959, il refusa un contrat dans une équipe de baseball
professionnelle car il pouvait intégrer la section « football » de
l’Université de l’Illinois qui pratiquait la déségrégation raciale. Cependant,
une année plus tard, Jackson est transféré à l’Université de North Carolina.
Plusieurs raisons furent invoquées à cette mutation : Jackson a prétendu
qu’elle était due à des motifs raciaux car son professeur s’obstinait à le
faire jouer en qualité de remplaçant et non de titulaire en dépit du soutien de
ses coéquipiers qui le voulaient vraiment dans le roster de base compte tenu de
ses aptitudes supérieures. Même si l’épisode de l’Illinois est loin d’être très
clair, Jackson quitta cette structure avec les compliments de l’Académie. Après l’obtention de son diplôme, Jackson a
intégré le Chicago Theological Seminary avec l’intention de devenir pasteur
mais il fut contraint d’abandonner ses études en 1966 suite à son
investissement à plein temps au sein du mouvement des droits civils. Il fut
toutefois ordonné en 1968 sans diplôme de théologie ; il a reçu un diplôme
honoraire en théologie du Chicago Thelogical Seminary en 1990 et un Master of Divinity Degree en
2000 basé sur son acquis antérieur ainsi que sur son expérience et ses travaux
substantiel.
Le 31 Décembre
1962, Jesse Jackson a épousé Jacqueline Lavinia Brown (née en 1944) avec
laquelle, par la suite, il a eu 5 enfants : Santita (1963), Jesse Jr
(1965), Jonathan Luther (1966), Yusef DuBois (1970) et Jacqueline Lavinia
(1975).
En 2001 il a
été découvert qu’il avait eu une liaison avec Karin Stanford, relation qui a
abouti à la naissance d’Asley en Mai 1999. Selon CNN, des sommes conséquentes
issues de l’organisation Rainbow/PUSH qu’il a créée auraient été versées à
Mademoiselle Stanford. L’incident a contraint Jesse Jackson à s’éloigner de la
scène politique pendant une courte période. Indépendamment des supposés
paiements effectués sur le compte de Rainbow/PUSH, Jackson verse chaque mois
4000 dollars à Mademoiselle Stanford pour l’éducation de leur fille.
En 1965, Jesse
Jackson, âgé de 24 ans, participe à la marche organisée de Selma à Montgomery
par le Pasteur Martin Luther King Jr et d’autres leaders pour les droits
civiques en Alabama. Lorsqu’il rentra de Selma, il décida de s’investir aux
côtés de Martin Luther King afin de créer une section de la Conférence des
Chefs Chrétiens du Sud (SCLC) à Chicago. Un an plus tard il est choisi par Martin
Luther King pour diriger l’opération « Breadbasket » à Chicago puis
le nomme responsable national en 1967. Suivant l’exemple du Révérend Leon
Sullivan de Philadelphia, l’objectif essentiel du nouveau groupe est d’utiliser
le boycott comme un moyen de pression sur les hommes d’affaires blancs afin qu’ils
embauchent de la main-d’œuvre afro-américaine et qu’ils fassent appel aux
services et achats de biens proposés par les entrepreneurs noirs. C’est une
opération essentiellement vouée à l’amélioration de la situation économique de
la communauté noire. Cette opération avait déjà des antécédents aux USA car le
Dr T.R.M. Howard, avant qu’il ne déménage à Chicago en provenance du Mississipi
en 1956, était à la tête du mouvement « Regional Council of Negro
Leadership » et avait organisé un boycott contre les stations services qui
refusait de mettre des toilettes à la disposition des Noirs. Le Dr Howard
adhéra à l’opération Breadbasket et en fut l’une des clés financières.
Lorsque Martin
Luther King Jr a été assassiné le 04 Avril 1968, Jesse Jackson se trouvait sur
le parking de l’hôtel de Memphis où le révérend King et ses collaborateurs
logeaient. Il a assisté impuissant à l’assassinat du lauréat du prix Nobel de
la Paix 1964. A partir de cet instant, plusieurs différents ont éclaté entre
Jesse Jackson et certains membres associés aux activités de Martin Luther
King. Jackson était réputé pour aimer se
faire remarquer en public depuis la première fois qu’il avait travaillé aux
côtés de King en 1966. Il avait beaucoup de prestance et savait imposer ses
opinions. King lui-même supputait une ambition un peu démesurée.
Depuis le
début de l’année 1968, les rapports de Jackson avec Ralph Abernathy, successeur
de King à la tête de la SCLC, devenaient de plus en plus conflictuels. L’idée
originelle de Jesse Jackson était de donner aux Noirs un certain faire-valoir. Sa
lutte était axée sur le respect, la dignité et la reconnaissance de la valeur
des Noirs dans la société américaine. En Décembre 1971, il se trouva en total
désaccord avec Abernathy. Ce dernier décida de le suspendre de ses fonctions
pour « inconvenance administrative et actes répétés de violation de
politique organisée ».
Résigné, Jesse
Jackson regroupe ses partisans et, dans le même mois, crée l’Opération PUSH
(People United to Save Humanity – Peuple
uni pour sauver l’humanité, qui deviendra plus tard People United to Serve
Humanity soit Peuple uni pour servir l’humanité). Le nouveau groupe s’est
organisé dans la demeure du Dr Howard qui devint également l’un des membres du
cabinet directeur ainsi que du comité de finances. Jesse Jackson devient dès
lors un acteur incontournable de la scène médiatique en tant que plus important
représentant de la population noire. Son influence s’étend à l’extérieur des
USA au cours des années 80 et 90.
Jesse Jackson
lutte pour les droits civiques mais défend également différentes causes hors de
la communauté, prouvant son attachement au drapeau américain, notamment en
oeuvrant pour la libération de soldats américains faits prisonniers en Syrie et
à Cuba. Il en sera remercié par le président Reagan lors d’une cérémonie spéciale
à la Maison Blanche le 04.01.1984.
En 1984,
Jackson crée l’organisation « Rainbow Coalition » qui plus tard, en
1996, fusionna avec Operation PUSH. Le nouvel organisme se nomma Rainbow PUSH.
En 1997 il se
rendit au Kenya pour rencontrer le président kényan Daniel arap Moi comme
envoyé spécial de Bill Clinton afin d’organiser des élections libres. En Avril
1999, durant la Guerre du Kosovo, il s’est déplacé à Belgrade afin d’intervenir
dans la libération de 3 prisonniers de guerre américains capturés sur la
frontière macédonienne tandis qu’ils patrouillaient avec une unité de force de
maintien de la paix. Sa rencontre avec Slobodan Milosevic fut déterminante pour
la remise en liberté des 3 hommes.
Le 15 Février
2003 il s’est exprimé devant environ 1 million de personnes à Hyde Park,
Londres, contre l’invasion imminente de l’Irak par les armées américaines et
anglaises. En Novembre 2004 il a rendu visite à des politiciens et activistes d’Irlande
du Nord afin de les inciter à renouer le dialogue et reconstruire un processus
de paix.
En parallèle
de son activisme social national puis international, le 03.11.1983 Jesse
Jackson a annoncé sa candidature à la présidence. Il devient le 2nd
Afro-Américain, après Shirley Chisholm, à se présenter à l’investiture
démocrate en vue de l’élection présidentielle de 1985. Il mène campagne en
défendant ses thèmes de prédilection pour le territoire américain : hausse d’impôts
pour les riches et baisse pour les autres, instauration d’une couverture
sociale universelle, réparation aux descendants d’esclaves, lutte contre la
pauvreté et la drogue, diminution du budget de la Défense et réattribution à
l’Education. Il innove également en politique extérieure en soutenant la
création d’un Etat palestinien et en réclamant des sanctions contre l’Afrique
du Sud de l’apartheid. Cette dernière mesure sera la seule retenue par le
Parti Démocrate qui l’inclut dans son programme.
Le
révérend obtient 3,5 millions de votes lors des primaires, ce qui lui donne la
troisième place. C’est Walter Mondale qui est choisi pour défendre la gauche
face au président sortant, Reagan, qui sera réélu pour un second mandat aidé de
son vice président Georges Bush.
Il
retente l’aventure pour la perdre à nouveau en 1988 : Georges Bush devient le
nouveau président des Etats-Unis, battant le vainqueur de Jesse Jackson, le
démocrate Michael Dukakis.
Jesse
Jackson persévérera en briguant l’investiture pour la troisième fois en 2004,
mais c’est John Kerry qui l’emportera.
Plus
tard il postula pour devenir sénateur de l’opposition dans le District de
Columbia quand le poste fut créé en 1991 et y demeura jusqu’en 1997, ne se
représentant à sa réélection. Cette mission bénévole a été principalement mise
en place afin de lutter contre la délinquance dans le District de Columbia.
Dans
le milieu des années 90 il fut approché pour être nommé Ambassadeur des
Etats-Unis en Afrique du Sud mais il déclina l’offre afin de pouvoir soutenir
son fils Jesse Jackson Jr qui présentait aux élections de la Chambre des
Représentant. Jesse Jackson Junior, 43 ans, représente au Congrès la deuxième
circonscription de l'Illinois. Il brigue maintenant le fauteuil de Barack Obama
au Sénat. Selon la procédure en cas de démission d'un sénateur, c'est le
gouverneur de l'Etat qui choisit arbitrairement un remplaçant. Jesse Jackson
figure dans les favoris : il a fait valoir qu'il serait souhaitable que le
siège reste acquis à un Africain-Américain (Mr. Obama est l'unique Noir du Sénat).
A
l’élection de Bill Clinton il devint l’un de ses intimes et amis. Clinton lui
décerna, du reste, la Médaille présidentielle de la Liberté, une des deux plus
grandes décorations civiles avec la Médaille d’or du Congrès.
En
Mars 2007, Jesse Jackson a déclaré son soutien au Sénateur Obama mais il a
reproché à Barack Obama de fermer les yeux sur les inégalités raciales qui
persistent et ce « pour rassurer les Blancs ». Quand il s'est lancé
dans la course, Obama n'avait qu'une poignée de soutiens dans la "vieille
garde". La génération historique s'est ralliée, mais Jesse Jackson entend
rester critique : "Martin
Luther King avait soutenu Kennedy contre Nixon. Il a quand même fallu que nous
marchions pour obtenir une loi sur les logements publics. Il avait soutenu
Johnson contre Goldwater. Il a quand même fallu manifester pour obtenir le
droit de vote. Quand Monsieur Obama sera à la Maison Blanche, tout le monde
voudra l'accaparer. Le mouvement des droits civiques devra se rappeler à son
attention."
Le soir du 04 Novembre 2008, Jesse Jackson pleurait
durant le discours de Barack Obama. Il était certes fier de la réussite de l’un
de ses frères mais ces larmes étaient également destinées à tous les absents, à
toutes les victimes, leur mort ainsi que cette lutte qui n’est pas prête de s’achever
car du côté du révérend se reflète la réserve de ceux qui ne veulent pas se
laisser emporter par l’événement et qui soulignent que la discrimination n’a
pris fin le 04 Novembre.
"C'était un sentiment double. L'ascension de Barack Obama et le prix qui avait été payé pour l'amener là." Jesse Jackson.
15 novembre 2008
LA REALITE DES NOIRS
Dans un entretien
exclusif à paraître dans le Figaro Magazine du Samedi 15 Novembre 2008,
Monsieur Pierre N’Gahane, en loyal serviteur de la République, voit dans sa
nomination «l’aboutissement d’un parcours réussi». Compte tenu de
sa position, il nie bien évidemment l’impact de la victoire de Barack Obama sur
sa promotion et affirme que son « exemple peut donner à des gens le
sentiment qu’en y mettant du sien, en s’engageant dans la société et en faisant
confiance à l’ascenseur social, on peut y arriver ». Par ailleurs,
Monsieur N’Gahane avoue que "la notion de quotas est gênante" : il
faut d’abord privilégier la compétence des personnes ».
Pour ma part j’aimerais
ajouter que si la nomination de Monsieur N’Gahane est effectivement le
couronnement d’une carrière professionnelle bien menée, une accession à un
poste qui lui était prédestiné depuis sa titularisation du 20.09.2008, il n’en
demeure pas moins qu’il ne faut pas non plus sombrer dans la naïveté.
En effet, nombre de
ses frères de couleur désirent profondément parvenir à un certain statut
social, suivent des parcours d’études brillants, travaillent avec acharnement
et sont des individus des plus respectables sans pour autant pouvoir profiter d’un
quelconque ascenseur social si ce n’est l’escalier de leur immeuble !
Comme je l’ai écrit
précédemment dans le premier article de « France de Noirs », il est
indiscutable que nombreux sont ceux à être dotés d’aptitudes qui ne seront
jamais reconnues quel que soit leur domaine de prédilection, uniquement à cause
de la couleur de leur peau.
Comme le cas de cet
homme, un Français d’origine togolaise, âgé de 43 ans, disposant de 5 diplômes
universitaires de comptabilité et finances, qui est confiné au rang d’employé d’accueil
alors que certains de ses collègues d’origine européenne, arrivés en même temps
que lui (vers 1990) et à un niveau comparable voire inférieur, sont aujourd’hui
cadres.
Monsieur N’Gahane
trouve gênante la notion de quotas car ce qui est primordial est la
reconnaissance des compétences de l’individu. Ne nous voilons pas la face :
à formation équivalente, à expérience similaire, le «Blanc»
remportera toujours la palme sur l’être de couleur dans les sociétés
occidentales.
Il suffit d’envisager
quelques exemples simples, témoins des mentalités figées dans l’immobilisme et
les préjugés, pour adhérer à cet argument. Combien d’esprits « blancs »
assez éclairés oseraient envisager d’installer un homme noir sur le trône de
Saint Pierre au Vatican ? Quand les Chrétiens, des gens de bonne foi,
accepteront-ils de réviser l’image du Christ affichée dans leurs manuels et
leurs églises ? Il est pourtant évident que, étant donné ses origines et
son lieu de naissance, Jésus de Nazareth ne soit pas aussi «blanc»
que tel qu’il est représenté !
Soyons lucides, les pensées
des anciens maîtres du monde, ces Européens du Siècle des Lumières, ne sont pas
encore prêtes à vraiment changer en octroyant à chacun la place, les droits et
les privilèges qui lui reviennent légitimement.
Aux côtés de la
propagande officielle subsistent des fossés qui séparent toujours le rêve, un
idéal, de la réalité, un monde impitoyable.
Aujourd’hui Barack
Obama est élu aux USA et Monsieur Pierre N’Gahane devient préfet des Alpes de
Haute Provence. C’est le rêve. Toutefois, aux Etats-Unis, le chômage des Noirs
est le double de celui des Blancs, le revenu moyen d’un Noir stagne depuis 30
ans à 60% de celui d’un Blanc et il y a 4 fois plus de foyers noirs vivant sous
le seuil de la pauvreté. En France, 61% de la population noire avoue être
victime d’actes racistes au moins une fois par an et une enquête récente révèle
que 18% de refus d’embauche sont liés à la couleur de leur peau. Ca c’est la
réalité !
FRANCE DE NOIRS
Le gouvernement français a nommé, Mercredi 12 Novembre 2008,
Monsieur Pierre N’Gahane nouveau préfet des Alpes de Haute Provence. Agé de 45
ans, Monsieur N’Gahane était auparavant préfet délégué à l’égalité des chances
de la région Provence Alpes Côte d’Azur. Jusqu’ici l’information est anodine.
Une nomination, une de plus, dans la valse des hauts fonctionnaires. Une
promotion, bravo à l’heureux élu car la valeur de son travail est décemment
reconnue. Naturellement il y a de tout cela dans le choix de Monsieur N’Gahane.
Mais il y a un petit quelque chose en plus auquel je ne peux m’empêcher de
penser. Tout d’abord plusieurs journaux ou articles Internet ont titré :
« Nouveau préfet noir en France ».
Bien sûr que Monsieur N’Gahane détient cette infime
« particularité » qu’il ne fallait surtout pas omettre de faire
remarquer. Dans le sillage de l’élection de Barack Obama, 8 jours exactement
après sa victoire, il eut été stupide que le gouvernement ne se fasse pas un
peu de bonne pub en nommant une personne de couleur pour un poste à hautes
responsabilités et que surtout les médias oublient de mentionner que la France
aussi applique pleinement une saine politique de l’égalité des chances. Il est
effectivement essentiel d’insister sur la couleur de peau d’un individu lorsque
ce dernier bénéficie d’une promotion. Comme il est fortement recommandé
d’appuyer sur les origines camerounaises de Monsieur N’Gahane afin que le
lecteur comprenne bien que l’Etat français n’octroie pas seulement une chance à
un Français à la peau sombre mais également à un homme né en Afrique.
Mais combien ont relaté que l’heureux élu est docteur en
sciences de gestion et qu’il avait été vice-président de l’université
catholique de Lille ? Qu’il était issu d’une famille de 7 enfants, que son
père avait été inspecteur des impôts, qu’il est né à Yaoundé et n’est arrivé en
France qu’à 20 ans, après avoir obtenu un baccalauréat scientifique ? Que
son objectif initial n’était que d’étudier pendant 4 ou 5 ans en France puis de
retourner dans son pays ? Que dès son arrivée il a été témoin d’actes
racistes, que choqué il avait décidé de rentrer mais que sa famille l’a
persuadé du contraire ? Combien ont rapporté que c’est la crise économique qui a sévi dans la seconde
moitié des années 80 en Afrique qui l’a contraint à demeurer sur notre
sol et à soutenir une thèse de doctorat en sciences de gestion à
l’université catholique de Lille où, par la suite, il est devenu maître de
conférences ? Combien ont stipulé qu’en 1996, à 33 ans, il est nommé doyen
de la faculté libre des sciences économiques de l’université catholique et
qu’en 1997 il en est le vice-président ? Très brièvement, quelque part… Ce
n’était pas primordial ! Puis de rectifier que Monsieur N’Gahane n’était
pas le premier « Noir » à accéder à un tel poste, que des préfets
antillais l’avaient précédé mais qu’il était le premier d’origine étrangère.
Comme par hasard ! Au lendemain du choix de Barack Obama (pour moitié
d’origine kényane) le gouvernement n’avait qu’un candidat d’origine
camerounaise à féliciter et donc promouvoir ? Non que je dénigre les
qualités de Monsieur N’Gahane, loin s’en faut, mais que je suppute que les
dirigeants ont voulu se servir de ses compétences pour démontrer qu’ils étaient
tout aussi tolérants que les Américains face à l’urne.
Naturellement on va nous bassiner les oreilles sur l’égalité
des chances… L’égalité des chances, grande cause nationale pour l’année
2006 : une charte de la diversité, un Grand Prix de la diversité 2006 en
entreprise, un collectif d’associations présidé par Daniel Picouly, des grandes
actions à mener dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, du logement et
de la politique de la ville, lutte contre les discriminations, pour la parité
hommes/ femmes, démarches en faveur des handicapés… Des paroles, des paroles,
et fin 2008 la France en est toujours au même stade : les médias font un
gros titre du choix d’UN préfet à la peau noire d’origine camerounaise !
Pour combien d’oubliés ?
Même Monsieur Azouz Begag qui a été ministre délégué à la
promotion de l’égalité des chances du 02.06.2005 au 05.04.2007 sous le
gouvernement de Monsieur Dominique de Villepin évoque dans son essai « Un
mouton dans la baignoire » sa difficile adaptation à la vie
gouvernementale ainsi que les déboires qu’il a connus à son poste.
Même Madame Rama Yade-Zimet admet dans un entretien qu’elle a
accordé à la sortie de son ouvrage « Noirs de France » que l’on
« peut faire semblant de croire, comme on le fait depuis 30 ans, que le
modèle traditionnel d’intégration marche pour les Noirs. On peut aussi tourner
autour du pot avec des concepts aussi creux que l’égalité des chances qui n’ont
pas fait avancer les choses d’un iota ».
La France compte à peu près 64 millions d’habitants. La
population originaire d’Afrique noire est estimée à environ 5 millions soit 9%
de la masse totale (12.4% d’Afro-américains aux USA en comparaison). Les
DOM-TOM, majoritairement noirs, représentent environ 2 600 000 âmes.
Notre pays comporte donc environ 7 500 000 personnes de couleur noire
soit 12% de la population globale.
Parmi toutes ces personnes il s’y trouve sans aucun doute des
acteurs valeureux, des grands comiques, des excellents chanteurs, des
journalistes talentueux, des politiciens et politiciennes motivées, des inventeurs
de génie, des stylistes novateurs, des écrivains inspirés… Des êtres ordinaires
dotés de dons qui auraient du leur ouvrir indubitablement les portes d’une
certaine notoriété s’ils n’avaient pas été noirs ! Où Sont nos Barack
Obama, nos Will Smith, Denzel Washington, Forrest Whitaker, Don Cheadle, Jamie
Foxx, Eddy Murphy, Oprah Winfrey, Beyonce, Alicia Keys, Jay-Z, Kanye West,
Akon, Ahmad Rashad ?...
Alors qu’une agence d’études et de conseils en marketing et
communication mène des enquêtes de marché et des sondages auprès des
populations afro-françaises, signe que ces personnes représentent un panel non
négligeable en parts de marché, la France « oublie » de leur rendre
un digne hommage en les intégrant au sein de ses VIP. Aucune série télévisée
n’invite de héros de couleur avec un rôle digne de ce nom, aucun film français
n’est capable d’offrir une tête d’affiche à un Noir. Hormis Harry Roselmack et
Audrey Pulvar, pas un seul visage « bronzé » dans la mire du petit
écran !
Par contre dans le milieu sportif, nul n’oublie les aptitudes
physiques des Noirs et on n’hésite pas un instant à naturaliser vite fait bien
fait n’importe quel Africain apte à nous fournir une médaille ou un titre.
Tandis que son frère de misère inapte à courir derrière un ballon ou incapable
de briller avec une raquette devra ramer pendant des mois pour potentiellement
espérer obtenir un titre de séjour à durée de vie limitée voire très limitée,
gagnera la chance de travailler comme agent de sécurité et de vivre dans un
foyer Adoma ou un appartement miteux dans une ZUP.
L’égalité des chances. Une utopie pour des milliers de gens
de couleur qui croient vraiment que la France, dont naguère ils étaient une
colonie, est un eldorado où s’offrira enfin pour eux un espoir de vivre debout.
Ils rêvent à la France de Yannick Noah, une des personnalités préférés des
Français, à celle de Zinedine Zidane ou de Thierry Henry mais ils ne savent pas
encore qu’ici Barack Obama est un mythe, une légende vivante, un de leurs
frères élu dans un pays très lointain, un héros qui, comme tous les héros,
peuplent les livres d’Histoire et d’histoires et seulement ceux-là…
07 novembre 2008
DERACINE
Il arrive d'Afrique, d'Asie ou d'ailleurs, peu importe, il est déraciné. Pour lui la France c'est le pays de la liberté ; elle lui a été offerte comme terre d'asile ; il va enfin y gagner sa dignité.
Désormais, oubliées la famine de son peuple, les oppressions politiques de ses dirigeants, la mort avant la vie. Ici tout est différent. Evidemment. Apparemment. L'espoir n'a pas survécu au voyage. Objectif rêve. Destination réalité, rude et amère.
Immeuble gris dans une banlieue triste. Intégration. Famille, amis, travail, langage, tout est à réinsérer dans un nouveau décor. Les portes se ferment, les voix se taisent, les regards soupçonnent, l'indifférence accuse. Il est parti loin pour échapper à son destin mais la fatalité poursuit inlassablement ceux qui sont condamnés d'avance à n'être que des victimes.
Immeuble gris dans une banlieue triste avec la gare en contrebas et le cimetière à côté. Il avait pourtant le courage, la force de croire que demain serait autrement ; il possédait la conviction qu'ici régnait une justice. Illusions perdues. Les trains s'enfuient dans le brouillard, il ne sait pas où et il s'en moque car il a compris que pour lui nulle région du bonheur n'existe ; il est déjà dans ce cimetière à côté de son immeuble gris dans cette banlieue triste et il n'aura jamais la chance de n'être seulement qu'un homme.
02 novembre 2008
SCENE DE RACISME ORDINAIRE
Lorsque j’étais
enfant, ce que j’admirais le plus dans la demeure familiale était l’immense
bibliothèque qui trônait au salon. Elle était chargée de livres lourds, épais,
richement reliés à mes yeux innocents. Je rêvais de plonger mon regard dans ces
feuilles noircies, de noyer mon esprit dans ces histoires qui, elles-seules,
auraient été aptes, j’en étais fermement convaincue, de m’échapper de ce monde
dans lequel je me sentais si seule. Mon imagination déjà très fertile, en
parcourant tous les titres exposés telles des œuvres d’art sur les étagères,
s’inventait des centaines d’aventures que je peaufinais méticuleusement le soir
venu dans mon lit.
Plus tard, j’eus
accès à ces tonnes de pages. Je passais des heures à parcourir les lignes, les
lire et les relire, comme un chant que j’entonnais dans ma tête. J’étais
émerveillée par le talent des auteurs que je jugeais tous comme étant des génies.
A cette époque, je priais le Ciel pour qu’il m’offre le talent, un jour, de
pouvoir écrire comme ces extraordinaires écrivains. Non pas comme Victor Hugo
qui souhaita en son temps être Châteaubriand ou rien, non simplement demeurer
moi-même mais avec une touche de virtuosité qui me permettrait de m’exprimer
avec une certaine aisance.
Aujourd’hui je ne
sais si je possède des aptitudes vraiment supérieures mais, quoiqu’il en soit,
je remercie le destin de m’avoir enseigné les mots et surtout la façon de s’en
servir. Etre capable de voir, d’entendre, de ressentir et de reproduire les
sensations, les sentiments et les émotions ressentis.
Lorsque mon humeur
est disposée, j’aime par-dessus tout, de temps en temps, fréquenter un
restaurant où l’on sert des spécialités de poissons et de fruits de mer.
L’endroit n’est guère bourgeois, ce qui me convient aisément, mais la cuisine
est de bonne qualité et les produits sont très frais. J’y ai mes habitudes, mes
repères ; d’ordinaire j’y passe des moments agréables, servie par un
personnel cordial avec lequel j’ai sympathisé.
L’autre jour, un
samedi soir sur la terre, ordinaire comme tant d’autres sur cette planète, j’ai
décidé de faire découvrir ce lieu que j’apprécie à mon compagnon dont la peau
couleur ébène semble encore de nos jours poser quelques problèmes à certains
esprits étroits de nos sociétés occidentales. Le « voile » dont
parlait WEB Du Bois dans « Les âmes du peuple noir » n’était point
une utopie et le problème du 20° siècle qui était celui de la ligne de partage
des couleurs demeure celui de notre siècle. Nous pensons, trop optimistes, que
les mentalités ont évolué, que la considération que nous vouons aux races
différentes de la nôtre est équivalente à celle que nous réservons à nos frères
de peau mais, globalement, hélas, beaucoup de « blancs » se parent de
masques derrière lesquels ils dissimulent leurs pensées profondes. La haine, le
rejet, la méfiance, la peur, la violence sont des évidences qui sont
malheureusement toujours d’actualité. Le malaise et la discrimination se
traduisent différemment que par le passé mais le résultat est toujours
identique : des « blancs », plus nombreux que l’opinion publique
veut bien l’admettre, sont racistes et, par leurs comportements, leurs
agissements, le sens véritable de leurs raisons, sous-estiment les autres
races, notamment les êtres au teint sombre, et restent de dangereux et
potentiels esclavagistes.
Bien sûr, me
direz-vous, l’esclavage a été universellement aboli. Naturellement,
poursuivrez-vous, en m’affirmant que tous les individus sont égaux en droits et
que cela est légalement reconnu et accepté. Toutefois, lorsque l’on veut bien
observer de plus près le quotidien de ces humains, nos frères, ici et
maintenant, force est de révéler que la réalité n’a guère changé pour bon
nombre d’entre eux. Certes ils ne traînent plus les chaînes, ne sont plus
prisonniers de maîtres qui les considéraient comme des biens à part entière aux
côtés de leur mobilier et de leur bétail. Toutefois, compte tenu du peu de
respect qui leur est réservé, de leur dignité bafouée via les paroles
méprisantes dont ils sont toujours victimes, des attitudes arrogantes que l’on
affiche face à eux, des emplois pénibles et sous-payés auxquels seuls ils
peuvent prétendre, les consciences généreuses sont en droit de s’interroger sur
l’évolution réelle des conditions d’évolution de ces populations.
Pour preuve de la
honte que j’ai, une nouvelle fois, éprouvé à appartenir à la race blanche,
l’incident certes insignifiant mais bel et bien révélateur des mentalités
subsistant encore dans nos communautés que l’on conçoit évoluées et aseptisées
de cette gangrène.
Le contexte est
simple et banal. Cinq individus : deux clients et trois employés de
restaurant. La cliente est une Française blanche mais de souche italienne,
l’avantage est que cela ne se voit pas sur le visage. Le client est Ivoirien,
détail sans aucune importance vitale mais cela ne peut se dissimuler et tranche
franchement dans le décor. Le premier « employé » que nous nommerons
Jean-Pierre car cela sonne bon français est le patron. Agé d’une quarantaine
d’années, il est grand et mince, vêtu d’un pantalon sombre, d’une chemise
blanche agrémentée d’une cravate noire. Généralement accueillant, il renvoie,
d’habitude, une image plutôt intelligente. Le second « employé » que
nous appellerons Jean-Claude, pour les mêmes raisons que son responsable, doit
avoir une petite trentaine et est déguisé dans une tenue identique à son chef.
Le troisième « employé » qui, d’entrée, devrait être qualifié de
« sous-fifre » est un homme assez jeune, à l’allure élancée et à la
carnation cuivrée. A la différence des deux individus précédents, il n’est pas
cravaté mais porte un polo bleu marine orné du logo de la franchise pour
laquelle il travaille. Nous l’appellerons Mamadou car c’est un prénom qui est
tendre à nos mémoires.
Dans un premier temps
nous avons passé notre commande à Jean-Claude qui au tout long de nos échanges
ne s’est pas départi d’un rictus
commercial stupide. Plus tard, Mamadou, que je connais depuis plusieurs mois,
s’est empressé de venir me saluer et de s’enquérir de mes nouvelles. C’est un
garçon simple, sincère dans sa gentillesse. Je l’apprécie énormément car il est
tellement vrai dans son contact, on le sent foncièrement et naturellement
attentionné et prévenant. Il accomplit sa tache avec sérieux et efficacité, toujours
avec le sourire. Bien évidemment c’est avec une grande fierté que je lui ai
présenté l’homme de ma vie. D’emblée je n’avais du reste envie de ne le faire à
personne d’autre. Les autres ne comprendraient pas forcément quel bonheur une
femme blanche, cultivée de surcroît, évoluant de manière aisée dans une société
qui se considère « supérieure », peut-elle éprouver à s’unir avec un
émigré venu d’Afrique qui, bien évidemment, selon l’échelle de l’évolution de Darwin,
se situait à un niveau intellectuel inférieur, plus proche du singe que de
l’homme.
Heureusement
l’imbécile heureux ne s’est chargé que de la prise de commande et c’est Mamadou
qui s’est occupé de nous servir. Tout de suite je me suis sentie plus à l’aise.
Le chimpanzé servirait la guenon que je suis et entre pongidés nous nous
entendrions bien. Le repas s’est déroulé dans une ambiance chaleureuse :
Mamadou, égal à lui-même, était aux petits soins ; de notre côté nous nous
régalions. L’essentiel était préservé.
Le fâcheux est
survenu au moment de régler l’addition que Mamadou nous a remise sur demande.
L’homme cher à mon cœur s’est effacé un instant ; Mamadou était très
occupé à nettoyer d’autres tables ainsi qu’à servir des clients à proximité de
nous. Sincèrement je fus désappointée de cet état de fait car je pressentais
qu’il ne pourrait encaisser le paiement et par la même perdrait le bénéfice de
son pourboire. Mon inquiétude s’avéra juste lorsque Jean-Claude, profitant
visiblement de la situation, abandonna toute autre activité pour se jeter
littéralement sur l’encaissement de nos repas. Capricieuse, je ne pouvais
valider que Mamadou ne puisse pas recevoir la gratification que nous lui réservions. En conséquence, je me suis
permise de l’interrompre dans ses activités et lui ai remis le billet qui lui
était destiné. Pour sa part, Jean-Claude devait me restituer de la monnaie sur
le paiement de ma facture et, logiquement, je la lui laisserais. Dans
l’intervalle mon compagnon est revenu à notre table. Trop préoccupée à discuter
avec lui, je n’ai pas instantanément remarqué que la personne qui me rendait la
monnaie n’était point Jean-Claude mais Jean-Pierre. Confuse, je me suis excusée
et ai expliqué que cette modique somme serait pour le serveur et lui ai désigné Jean-Claude. Le patron m’a lancé sur un ton désobligeant
que ce n’était pas un serveur mais un assistant. Désarçonnée par son timbre
tranchant, je me suis sentie très gênée et ai pensé qu’il n’avait pas compris
de quelle personne je parlais ; donc, j’ai réitéré mon souhait en lui montrant
une nouvelle fois la personne concernée. Encore plus cinglant il m’a répété que
Jean-Claude n’était point un serveur mais un assistant puis m’a précisé
« Cà, c’est un serveur ! » et m’a pointé Mamadou.
A cet instant précis,
mon cerveau a reçu une véritable décharge électrique. Un sang chaud voire
bouillant m’a envahie. Mon cœur s’est emballé et ma raison s’est retrouvée
bousculer par une multitude de sentiments : d’abord la honte d’entendre
une telle remarque aujourd’hui et dans mon pays ; puis la colère engendrée
par une telle stupidité ; le désespoir provoqué par la pitoyable
constatation que notre société renferme en ses veines une vermine monstrueuse
qui risque de pourrir trop d’âmes influençables.
J’ai résisté pour ne
point pleurer. Je n’ai même pas osé le regarder car je crois que j’avais peur
de son reflet immonde. Par contre, sans hésiter un instant, j’ai demandé à mon
ami d’offrir le pourboire de Jean-Claude à Mamadou. Ensuite je me suis levée et
ai rejoint Mamadou. Quasi désespérée je lui ai dit que j’ignorais qu’il y avait
une différence de statut entre Jean-Claude et lui car, compte tenu de
l’évidence qu’ils exécutaient tous les deux les mêmes taches, ce contraste
était imperceptible à vue d’œil, à moins qu’il ne se loge juste qu’au niveau de
leur dissimilitude de peau.
Lorsque j’ai quitté
l’endroit, ce dont je souffrais le plus n’était point que Mamadou, plus ancien
dans la place, n’avait pas été élevé au grade d’assistant mais seulement de
l’évidence que son patron, consciemment ou non, méchamment ou pas, le
qualifiait de « Cà ». Ce terme désigne une chose, peut-être une
plante, rarement un animal mais nullement un homme quant bien sa couleur de
peau renverrait à de fâcheux et déplorables pans de l’histoire.
Naguère tranquille
dans son élément naturel, traversant paisiblement des heures simples mais
heureuses, le Noir, qu’il soit Africain ou originaire de diverses îles, a
d’abord été arraché du sein de sa tribu, coupé de ses racines, pour être
enchaîné et réduit à l’esclavage par des populations blanches guidées par la
cupidité. En effet quelle unique dissemblance séparait le « blanc »
du « noir » aux premiers temps des traites ? L’accès à la
culture, à une connaissance qui avait permis de progresser dans un sens
différent, celui qui peut être commercialement lucratif : évolution des
moyens de transports, des armes, de la science en général. Les
« blancs » ont utilisé ces avancements afin de se déclarer
« supérieurs » face à ces populations éloignées du système.
Toutefois, conscients que leur insignifiante hégémonie ne résidait que dans
l’usage des technologies développées par la recherche, ils ont interdit à leurs
esclaves l’accès à l’instruction. En effet, s’ils avaient été si sûrs de leur
suprématie, ils n’auraient point craint d’être égalés voire dépassés. Le combat
était perdu d’avance pour ces pauvres innocents effrayés par la poudre des
fusils.
De nos jours, et
après des décennies de luttes, le constat est terrifiant. Certes il n’existe
plus de lois proprement et légalement racistes ; certes, l’apartheid n’est
plus franchement appliqué ; certes tous les hommes naissent libres et
égaux en droits ; mais c’est après que cela se gâte ! En effet,
l’argent et le pouvoir, les privilèges et la puissance résident toujours à la
même adresse : chez le Blanc ! Rares sont les Noirs qui sont parvenus
à tirer leur épingle du jeu vicieux instauré par les Blancs majoritaires dans
les hautes sphères. Par contre ils sont perpétuellement désignés pour les
emplois les plus ingrats, les plus avilissants, les plus fatigants car ses
frères blancs sont trop fragiles, trop élevés socialement, trop instruits, pour s’abaisser à accomplir de tels
travaux ! Contrairement à ce qui passait dans le passé, les insultes ne
fusent plus publiquement, elles sont déversées sous le couvert ; les
attaques corporelles ne sont point exécutées en plein jour et devant tous mais
ont lieu le soir, la nuit, dans des endroits retirés et sombres. En plus d’être
inhumain le Blanc d’aujourd’hui, à l’inverse de ses aînés, est lâche et sournois.
En rentrant chez moi,
ce samedi soir là sur la terre, après avoir apaisé mes pensées, j’ai d’abord
songé au poème de Paul Fort intitulé « La Ronde autour du Monde », à
savoir que si tous nous acceptions de révéler ces incidents que nous qualifions
à tort de bénins, si toutes les âmes de
bonne volonté décident d’affirmer la légitimité de l’égalité de tous, si nous
nous donnions tous la main, nous pourrions faire une immense ronde d’amour
autour du monde. Ensuite, je me suis dit que le meilleur moyen d’effacer le
silence dans lequel les coupables tentent de noyer le problème était de prendre
ma plume et de m’appliquer à installer les projecteurs en direction de ces
bourreaux plus ou moins dangereux.
Toutefois, nantie
d’une idéologie pacifiste, je me refuse à entrer dans une guerre chargée de
coups bas et vils car la violence commence là où s’arrête la parole, comme l’a
écrit Marek Halter. Aussi le meilleur moyen de rassurer mon âme est d’admirer
l’homme qui partage ma vie, de lui prouver au quotidien qu’il existe des Blancs
qui pensent et agissent en frères, de dire au monde entier et de l’écrire que la
passion n’a pas de couleur.
Je suis fière de toi,
mon amour, comme je ne l’ai jamais été de personne auparavant et je te remercie
pour tout le bonheur que tu m’apportes.








