04 décembre 2008
DERNIERE MANCHE
Il était joueur. Il aurait parié sa
vie s’il n’avait plus rien eu à miser. C’était en lui ; les loteries, les
jeux les plus divers, mais surtout les paris. Des plus bénins aux plus
sophistiqués, il ne pouvait s’empêcher de se lancer des défis.
Je lui répétais pourtant que c’était
un engrenage vicieux, de ces entreprises dans lesquelles on s’engage
inconsciemment mais dont on ne sort jamais indemne. Il riait. Etait-il sincère
ou était-ce encore une de ses formes de jeu ? Toujours plus haut, plus
loin, plus vite. Il était persuadé que, tant qu’il possédait l’intime
conviction de sa réussite, rien de fâcheux ne pouvait lui arriver. Les casinos,
les champs de course, les circuits automobiles lui étaient familiers. Superficiel
et léger, il n’était que survivant.
L’existence nous impose trop de
virages sans visibilité. Un tournant lui a été fatal. Sans doute un moment d’hésitation,
de ces secondes dérisoires que l’on ne contrôle pas totalement mais qui ne
laissent aucune place à l’erreur. Cela fait aussi partie du jeu, mais était-il vraiment
conscient de toutes les règles ?
Il était joueur et certainement tricheur. Un de ses jours sans chance, il ne s’est menti qu’à lui-même et il a perdu. Match aller sans retour. Résultat irréversible car c’était sa dernière manche.
29 novembre 2008
JOIE
Cette joie-là, vois-tu, je suis totalement
incapable de te la justifier.
Je suis assise
chez moi, seule, muette, immobile et je me mets à rire.
Le monde est
indifférent autour de moi, la civilisation moderne se noie sous une multitude
de problèmes dont je suis consciente ; tu es parti et je ne sais même pas
si tu reviendras ; et pourtant je ris.
Je ris
tellement que j’en perds le souffle, que je sens un réel malaise m’envahir, que
je suis obligée de me coucher pour éviter le pire.
GAZON
Tu dis
toujours que la vie est grave, que nos heures sont chargées d’une urgence
alarmante ; tu énonces cela sur un ton dramatique et pourtant l’instant d’après
tu éclates de rire et tu me lances d’un air tellement puérile qu’il est
ridicule de tout pendre au tragique, que je n’ai qu’une envie c’est de venir
dans tes bras et de ne rien faire de la journée.
A chaque fois
j’y songe, je m’avance vers toi tout doucement afin de paraître assez fragile
pour nécessiter cette protection que je vais te réclamer. Je suis convaincue
que tu seras incapable de me la refuser cat ton regard est si tendre, l’instant
est si paisible, tellement propice.
Quand soudain,
si près de toi, si sereine en moi, tu détournes tes yeux, observes le jardin,
instinctivement ; tu me parles de la tondeuse et de cette herbe qui
pousse.
Alors j’attrape
mon sac et je sors.
Demain pourvu
qu’il pleuve, ainsi le gazon attendra.
14 novembre 2008
PROMO
Je travaillais dans une agence de déco depuis 3 ans lorsque Bertrand est devenu mon équipier. Nous avons vite sympathisé. Il s'étonnait seulement que, malgré mes salaires, j'ai toujours un vieux tacot comme véhicule. Je lui expliquais qu'au moins il ne craignait rien au niveau de la carrosserie. Dans Paris c'est essentiel.
Un jour il a été convoqué à la direction dont les bureaux se trouvent non loin de la Place de l'Etoile. Je l'ai accompagné. Embouteillages, comme d'habitude, il allait être en retard. Arc de Triomphe en vue , j'ai foncé. En un éclair la place a été traversée. Ma tôle froissée en a effrayé plus d'un.
Depuis, Bertrand est mon supérieur. J'aurais du avoir une voiture neuve, il aurait raté son rendez-vous et la promo c'est peut-être moi qui l'aurait eue !
08 novembre 2008
VALISES
Il n'était pas rentré de la nuit. Cette fois, j'étais fermement décidée, c'était la rupture. Je prends deux valises, y jette pèle-mêle ses quelques effets personnels et les dépose dans l'entrée. Ce soir nous aurons une ultime explication et ensuite il partira définitivement. Il est hors de question que je reste une journée supplémentaire à partager un logement avec un éternel absent.
J'ai quitté mon travail totalement éreintée. Passablement excitée, j'envisage déjà fort mal l'ambiance de notre dernière entrevue.
J'arrive sur le palier de notre appartement ; les deux valises s'y trouvent. Etonnée, je tente tout de même de rentrer. Impossible d'ouvrir la porte. Furieuse je sonne avec insistance. Silence.
Soudain me rendant compte de mon erreur, j'ouvre l'une des valises. Mes vêtements.
Il a changé les serrures. J'avais juste oublié qu'il était chez lui.
SOLANGE
Mes parents c'étaient des sentimentaux. Quand ils s'attachaient aux êtres, aux choses ou aux lieux c'était pour l'éternité. La preuve, mon père il s'est tellement attaché à ma mère qu'il lui a fait dix gosses ! Je t'explique pas l'ambiance, t'avais intérêt à filer droit parce qu'entre la crèmerie, le ménage et les mômes, la mère elle avait pas de temps à perdre dans les états d'âme ; alors ses tartes elles tombaient plus vite que la foudre et elles étaient pas au beurre qualité maison.
Quand Germaine, la fidèle employée depuis vingt ans, a décidé de prendre sa retraite, ça été le drame. C'est bien simple, tous les soirs la mère elle pleurait tellement que les voisins croyaient que Papa la battait. Germaine et la boutique ça allait ensemble, son départ c'était la fin. A la limite y aurait mieux fallu que la boutique s'écroule avec la vieille. Alors Germaine, qu'était pas méchante pour deux sous, pour calmer leur peine, elle leur a proposé les services de sa nièce qu'était sans boulot. Honnête, elle les avait néanmoins prévenus que la jeune c'était pas une lumière ; gentille, souriante et serviable mais pas très dégourdie.
Pour pas être une lumière Solange c'était même pas une lueur. Elle arrivait de la Creuse et on sentait d'emblée que si au niveau crèmerie elle en connaissait pas un rayon, par contre les vaches elle avait l'habitude de les côtoyer. Ca avait laissé des traces indélébiles ; mon père il avait raison quand il disait qu'il faut pas fréquenter n'importe qui. Elle était issue de la France profonde, celle où il y a vraiment beaucoup de terre, où ça colle aux chaussures même quand t'as quitté les sabots ; elle était d'un de ces endroits tellement retiré que tu les trouves sur aucune carte et quand t'y vas tu te demandes à quel siècle ils se sont arrêtés.
Elle avait une petite voix tellement stridente que t'avais toujours l'impression qu'on était en train de l'étrangler. Moi quand je l'entendais, j'avais vraiment envie de lui tordre le cou pour lui sortir les cordes vocales et effectuer un réglage. En plus, elle en loupait pas une. Je me suis souvent posé la question comment elle faisait pour survivre. La bêtise ça doit pas être une maladie fatale car avec la dose qu'elle trimbalait y a longtemps qu'elle aurait passé l'arme à gauche et elle risquerait plus de contaminer les autres.
Un jour mon père a une altercation avec un client qui mettait en doute la fraîcheur d'un de ses produits. Le paternel il est rentré dans une colère monstrueuse ; j'ai bien crû qu'il allait tuer le type. Car le vieux il fallait surtout pas oser crtitiquer la qualité de sa marchandise. Le client, Bâti comme une flûite, il a pas pu répondre mais il est allé voir les gendarmes. Prévenus, mes parents les attendais de pieds fermes.
Hélas, quand l'inspecteur, pompeux de son grade, tiré à quatre épingles, faisant un tas de manière avec sa bouche en cul de poule et son arrière serré, s'est présenté chez nous, c'est Solange qui l'a reçu. Je me souviendrai toujours de l'allure grotesque de ce petit bonhomme bien droit pour paraître plus grand, quand il a pénétré dans le magasin. Sans même saluer, il a lancé d'un ton supérieur :
" - Dubois, inspecteur de police !"
Et bien Solange, encore plus stupide qu'à son ordinaire, elle n'a rien trouvé de mieux que de répondre :
" - Ah non, Monsieur, ici c'est une crèmerie, on vend pas de bois et je suis pas inspecteur de police ! Pourtant je croyais que c'était écrit devant !"
Maman s'est évanouie, Papa s'est cassé le bras en tentant de la retenir. Ils ont vendu la crèmerie et sont partis élever des moutons dans le Larzac. Solange elle s'est mariée avec Dubois.
06 novembre 2008
HEREDITE
" - Ce matin je suis allé à la mairie. Tu peux pas savoir la trouille que j'ai eue...
- Pourquoi donc ?
- Ils ont pas fait le rapprochement, j'ai eu du bol...
- Comment ça le rapprochement ?
- Tu sais bien que je m'appelle Jésus, alors tu vois qu'ils trouvent une relation avec l'autre !
- T'es fou ! Après tant d'années y a prescription, tu crains rien...
- C'est toi qui le dis. Moi j'ai pas envie qu'ils me cherchent des noises sur mon passé et que je finisse cloué !
- T'es vraiment dingue ou quoi ! Maintenant on finit plus sur la croix, y a des moyens plus modernes...
- T'es rassurant au moins. De toute façon, mes vieux je sais pas ce qui leur a pris de m'appeler Jésus. En plus j'ai voulu être charpentier comme un con ; tu parles qu'y a de l'hérédité dans l'air et qu' ces gens-là ils sont vite soupçonneux. Dommage que je savais pas avant sinon j'aurais été peintre en bâtiment comme toi. Au moins t'es peinard, Adolphe, qu'est-ce que tu risques ?..."
TUER
Ma fille est adorable mais un peu trop éveillée à mon gré. Je devrais apprendre à m'en méfier.
Souvent, quand son père me commet des bavures, j'explose en m'écriant :
" Je vais le tuer ! C'est pas possible, je vais le tuer! "
Ce soir, à table, il a renversé son verre de vin sur ma nappe toute propre. Je l'ai fusillé du regard. Du haut de ses quatre ans, elle l'a pas raté, moi non plus du reste.
" - Fais attention, Papa. Maman va te tuer. Elle l'a dit, elle va te tuer ! "
Perplexe, il a regardé son assiette. Sans un mot, sans même avaler quoi que ce soit, il est allé se coucher.
Imbécile, comme si je laisserais des traces !
LECON
Tous les soirs il sortait. Il laissait sa femme et son chien seuls devant la télé.
Quand il rentrait, elle était couchée et le chien gémissait dans la cuisine.
Aujourd'hui, comme d'habitude, il s'est éclipsé avec des copains.
A son retour, elle était partie. Le chien était allongé au pied du poste, il avait bouffé la prise.
PRESERVATIF
Nous ne sommes jamais assez couverts.
Certains sont même fort audacieux car ils s'aventurent en des régions inconnues sans protection supplémentaire et en ignorant les réactions locales.
Il existe pourtant une assurance simple de pouvoir jouir des heures de détente en croquant la vie à pleines dents sans risquer de garder les pépins coincer en travers de la gorge.
Ne jamais oublier que si tous les chemins mènent à Rome, maintes voies sombres et sans issue conduisent vers l'enfer.






