02 novembre 2008
SCENE DE RACISME ORDINAIRE
Lorsque j’étais
enfant, ce que j’admirais le plus dans la demeure familiale était l’immense
bibliothèque qui trônait au salon. Elle était chargée de livres lourds, épais,
richement reliés à mes yeux innocents. Je rêvais de plonger mon regard dans ces
feuilles noircies, de noyer mon esprit dans ces histoires qui, elles-seules,
auraient été aptes, j’en étais fermement convaincue, de m’échapper de ce monde
dans lequel je me sentais si seule. Mon imagination déjà très fertile, en
parcourant tous les titres exposés telles des œuvres d’art sur les étagères,
s’inventait des centaines d’aventures que je peaufinais méticuleusement le soir
venu dans mon lit.
Plus tard, j’eus
accès à ces tonnes de pages. Je passais des heures à parcourir les lignes, les
lire et les relire, comme un chant que j’entonnais dans ma tête. J’étais
émerveillée par le talent des auteurs que je jugeais tous comme étant des génies.
A cette époque, je priais le Ciel pour qu’il m’offre le talent, un jour, de
pouvoir écrire comme ces extraordinaires écrivains. Non pas comme Victor Hugo
qui souhaita en son temps être Châteaubriand ou rien, non simplement demeurer
moi-même mais avec une touche de virtuosité qui me permettrait de m’exprimer
avec une certaine aisance.
Aujourd’hui je ne
sais si je possède des aptitudes vraiment supérieures mais, quoiqu’il en soit,
je remercie le destin de m’avoir enseigné les mots et surtout la façon de s’en
servir. Etre capable de voir, d’entendre, de ressentir et de reproduire les
sensations, les sentiments et les émotions ressentis.
Lorsque mon humeur
est disposée, j’aime par-dessus tout, de temps en temps, fréquenter un
restaurant où l’on sert des spécialités de poissons et de fruits de mer.
L’endroit n’est guère bourgeois, ce qui me convient aisément, mais la cuisine
est de bonne qualité et les produits sont très frais. J’y ai mes habitudes, mes
repères ; d’ordinaire j’y passe des moments agréables, servie par un
personnel cordial avec lequel j’ai sympathisé.
L’autre jour, un
samedi soir sur la terre, ordinaire comme tant d’autres sur cette planète, j’ai
décidé de faire découvrir ce lieu que j’apprécie à mon compagnon dont la peau
couleur ébène semble encore de nos jours poser quelques problèmes à certains
esprits étroits de nos sociétés occidentales. Le « voile » dont
parlait WEB Du Bois dans « Les âmes du peuple noir » n’était point
une utopie et le problème du 20° siècle qui était celui de la ligne de partage
des couleurs demeure celui de notre siècle. Nous pensons, trop optimistes, que
les mentalités ont évolué, que la considération que nous vouons aux races
différentes de la nôtre est équivalente à celle que nous réservons à nos frères
de peau mais, globalement, hélas, beaucoup de « blancs » se parent de
masques derrière lesquels ils dissimulent leurs pensées profondes. La haine, le
rejet, la méfiance, la peur, la violence sont des évidences qui sont
malheureusement toujours d’actualité. Le malaise et la discrimination se
traduisent différemment que par le passé mais le résultat est toujours
identique : des « blancs », plus nombreux que l’opinion publique
veut bien l’admettre, sont racistes et, par leurs comportements, leurs
agissements, le sens véritable de leurs raisons, sous-estiment les autres
races, notamment les êtres au teint sombre, et restent de dangereux et
potentiels esclavagistes.
Bien sûr, me
direz-vous, l’esclavage a été universellement aboli. Naturellement,
poursuivrez-vous, en m’affirmant que tous les individus sont égaux en droits et
que cela est légalement reconnu et accepté. Toutefois, lorsque l’on veut bien
observer de plus près le quotidien de ces humains, nos frères, ici et
maintenant, force est de révéler que la réalité n’a guère changé pour bon
nombre d’entre eux. Certes ils ne traînent plus les chaînes, ne sont plus
prisonniers de maîtres qui les considéraient comme des biens à part entière aux
côtés de leur mobilier et de leur bétail. Toutefois, compte tenu du peu de
respect qui leur est réservé, de leur dignité bafouée via les paroles
méprisantes dont ils sont toujours victimes, des attitudes arrogantes que l’on
affiche face à eux, des emplois pénibles et sous-payés auxquels seuls ils
peuvent prétendre, les consciences généreuses sont en droit de s’interroger sur
l’évolution réelle des conditions d’évolution de ces populations.
Pour preuve de la
honte que j’ai, une nouvelle fois, éprouvé à appartenir à la race blanche,
l’incident certes insignifiant mais bel et bien révélateur des mentalités
subsistant encore dans nos communautés que l’on conçoit évoluées et aseptisées
de cette gangrène.
Le contexte est
simple et banal. Cinq individus : deux clients et trois employés de
restaurant. La cliente est une Française blanche mais de souche italienne,
l’avantage est que cela ne se voit pas sur le visage. Le client est Ivoirien,
détail sans aucune importance vitale mais cela ne peut se dissimuler et tranche
franchement dans le décor. Le premier « employé » que nous nommerons
Jean-Pierre car cela sonne bon français est le patron. Agé d’une quarantaine
d’années, il est grand et mince, vêtu d’un pantalon sombre, d’une chemise
blanche agrémentée d’une cravate noire. Généralement accueillant, il renvoie,
d’habitude, une image plutôt intelligente. Le second « employé » que
nous appellerons Jean-Claude, pour les mêmes raisons que son responsable, doit
avoir une petite trentaine et est déguisé dans une tenue identique à son chef.
Le troisième « employé » qui, d’entrée, devrait être qualifié de
« sous-fifre » est un homme assez jeune, à l’allure élancée et à la
carnation cuivrée. A la différence des deux individus précédents, il n’est pas
cravaté mais porte un polo bleu marine orné du logo de la franchise pour
laquelle il travaille. Nous l’appellerons Mamadou car c’est un prénom qui est
tendre à nos mémoires.
Dans un premier temps
nous avons passé notre commande à Jean-Claude qui au tout long de nos échanges
ne s’est pas départi d’un rictus
commercial stupide. Plus tard, Mamadou, que je connais depuis plusieurs mois,
s’est empressé de venir me saluer et de s’enquérir de mes nouvelles. C’est un
garçon simple, sincère dans sa gentillesse. Je l’apprécie énormément car il est
tellement vrai dans son contact, on le sent foncièrement et naturellement
attentionné et prévenant. Il accomplit sa tache avec sérieux et efficacité, toujours
avec le sourire. Bien évidemment c’est avec une grande fierté que je lui ai
présenté l’homme de ma vie. D’emblée je n’avais du reste envie de ne le faire à
personne d’autre. Les autres ne comprendraient pas forcément quel bonheur une
femme blanche, cultivée de surcroît, évoluant de manière aisée dans une société
qui se considère « supérieure », peut-elle éprouver à s’unir avec un
émigré venu d’Afrique qui, bien évidemment, selon l’échelle de l’évolution de Darwin,
se situait à un niveau intellectuel inférieur, plus proche du singe que de
l’homme.
Heureusement
l’imbécile heureux ne s’est chargé que de la prise de commande et c’est Mamadou
qui s’est occupé de nous servir. Tout de suite je me suis sentie plus à l’aise.
Le chimpanzé servirait la guenon que je suis et entre pongidés nous nous
entendrions bien. Le repas s’est déroulé dans une ambiance chaleureuse :
Mamadou, égal à lui-même, était aux petits soins ; de notre côté nous nous
régalions. L’essentiel était préservé.
Le fâcheux est
survenu au moment de régler l’addition que Mamadou nous a remise sur demande.
L’homme cher à mon cœur s’est effacé un instant ; Mamadou était très
occupé à nettoyer d’autres tables ainsi qu’à servir des clients à proximité de
nous. Sincèrement je fus désappointée de cet état de fait car je pressentais
qu’il ne pourrait encaisser le paiement et par la même perdrait le bénéfice de
son pourboire. Mon inquiétude s’avéra juste lorsque Jean-Claude, profitant
visiblement de la situation, abandonna toute autre activité pour se jeter
littéralement sur l’encaissement de nos repas. Capricieuse, je ne pouvais
valider que Mamadou ne puisse pas recevoir la gratification que nous lui réservions. En conséquence, je me suis
permise de l’interrompre dans ses activités et lui ai remis le billet qui lui
était destiné. Pour sa part, Jean-Claude devait me restituer de la monnaie sur
le paiement de ma facture et, logiquement, je la lui laisserais. Dans
l’intervalle mon compagnon est revenu à notre table. Trop préoccupée à discuter
avec lui, je n’ai pas instantanément remarqué que la personne qui me rendait la
monnaie n’était point Jean-Claude mais Jean-Pierre. Confuse, je me suis excusée
et ai expliqué que cette modique somme serait pour le serveur et lui ai désigné Jean-Claude. Le patron m’a lancé sur un ton désobligeant
que ce n’était pas un serveur mais un assistant. Désarçonnée par son timbre
tranchant, je me suis sentie très gênée et ai pensé qu’il n’avait pas compris
de quelle personne je parlais ; donc, j’ai réitéré mon souhait en lui montrant
une nouvelle fois la personne concernée. Encore plus cinglant il m’a répété que
Jean-Claude n’était point un serveur mais un assistant puis m’a précisé
« Cà, c’est un serveur ! » et m’a pointé Mamadou.
A cet instant précis,
mon cerveau a reçu une véritable décharge électrique. Un sang chaud voire
bouillant m’a envahie. Mon cœur s’est emballé et ma raison s’est retrouvée
bousculer par une multitude de sentiments : d’abord la honte d’entendre
une telle remarque aujourd’hui et dans mon pays ; puis la colère engendrée
par une telle stupidité ; le désespoir provoqué par la pitoyable
constatation que notre société renferme en ses veines une vermine monstrueuse
qui risque de pourrir trop d’âmes influençables.
J’ai résisté pour ne
point pleurer. Je n’ai même pas osé le regarder car je crois que j’avais peur
de son reflet immonde. Par contre, sans hésiter un instant, j’ai demandé à mon
ami d’offrir le pourboire de Jean-Claude à Mamadou. Ensuite je me suis levée et
ai rejoint Mamadou. Quasi désespérée je lui ai dit que j’ignorais qu’il y avait
une différence de statut entre Jean-Claude et lui car, compte tenu de
l’évidence qu’ils exécutaient tous les deux les mêmes taches, ce contraste
était imperceptible à vue d’œil, à moins qu’il ne se loge juste qu’au niveau de
leur dissimilitude de peau.
Lorsque j’ai quitté
l’endroit, ce dont je souffrais le plus n’était point que Mamadou, plus ancien
dans la place, n’avait pas été élevé au grade d’assistant mais seulement de
l’évidence que son patron, consciemment ou non, méchamment ou pas, le
qualifiait de « Cà ». Ce terme désigne une chose, peut-être une
plante, rarement un animal mais nullement un homme quant bien sa couleur de
peau renverrait à de fâcheux et déplorables pans de l’histoire.
Naguère tranquille
dans son élément naturel, traversant paisiblement des heures simples mais
heureuses, le Noir, qu’il soit Africain ou originaire de diverses îles, a
d’abord été arraché du sein de sa tribu, coupé de ses racines, pour être
enchaîné et réduit à l’esclavage par des populations blanches guidées par la
cupidité. En effet quelle unique dissemblance séparait le « blanc »
du « noir » aux premiers temps des traites ? L’accès à la
culture, à une connaissance qui avait permis de progresser dans un sens
différent, celui qui peut être commercialement lucratif : évolution des
moyens de transports, des armes, de la science en général. Les
« blancs » ont utilisé ces avancements afin de se déclarer
« supérieurs » face à ces populations éloignées du système.
Toutefois, conscients que leur insignifiante hégémonie ne résidait que dans
l’usage des technologies développées par la recherche, ils ont interdit à leurs
esclaves l’accès à l’instruction. En effet, s’ils avaient été si sûrs de leur
suprématie, ils n’auraient point craint d’être égalés voire dépassés. Le combat
était perdu d’avance pour ces pauvres innocents effrayés par la poudre des
fusils.
De nos jours, et
après des décennies de luttes, le constat est terrifiant. Certes il n’existe
plus de lois proprement et légalement racistes ; certes, l’apartheid n’est
plus franchement appliqué ; certes tous les hommes naissent libres et
égaux en droits ; mais c’est après que cela se gâte ! En effet,
l’argent et le pouvoir, les privilèges et la puissance résident toujours à la
même adresse : chez le Blanc ! Rares sont les Noirs qui sont parvenus
à tirer leur épingle du jeu vicieux instauré par les Blancs majoritaires dans
les hautes sphères. Par contre ils sont perpétuellement désignés pour les
emplois les plus ingrats, les plus avilissants, les plus fatigants car ses
frères blancs sont trop fragiles, trop élevés socialement, trop instruits, pour s’abaisser à accomplir de tels
travaux ! Contrairement à ce qui passait dans le passé, les insultes ne
fusent plus publiquement, elles sont déversées sous le couvert ; les
attaques corporelles ne sont point exécutées en plein jour et devant tous mais
ont lieu le soir, la nuit, dans des endroits retirés et sombres. En plus d’être
inhumain le Blanc d’aujourd’hui, à l’inverse de ses aînés, est lâche et sournois.
En rentrant chez moi,
ce samedi soir là sur la terre, après avoir apaisé mes pensées, j’ai d’abord
songé au poème de Paul Fort intitulé « La Ronde autour du Monde », à
savoir que si tous nous acceptions de révéler ces incidents que nous qualifions
à tort de bénins, si toutes les âmes de
bonne volonté décident d’affirmer la légitimité de l’égalité de tous, si nous
nous donnions tous la main, nous pourrions faire une immense ronde d’amour
autour du monde. Ensuite, je me suis dit que le meilleur moyen d’effacer le
silence dans lequel les coupables tentent de noyer le problème était de prendre
ma plume et de m’appliquer à installer les projecteurs en direction de ces
bourreaux plus ou moins dangereux.
Toutefois, nantie
d’une idéologie pacifiste, je me refuse à entrer dans une guerre chargée de
coups bas et vils car la violence commence là où s’arrête la parole, comme l’a
écrit Marek Halter. Aussi le meilleur moyen de rassurer mon âme est d’admirer
l’homme qui partage ma vie, de lui prouver au quotidien qu’il existe des Blancs
qui pensent et agissent en frères, de dire au monde entier et de l’écrire que la
passion n’a pas de couleur.
Je suis fière de toi,
mon amour, comme je ne l’ai jamais été de personne auparavant et je te remercie
pour tout le bonheur que tu m’apportes.


