27 janvier 2009
PROGRAMME
Tous les lundis j’achète mon hebdomadaire télé. Je ne sais pas pourquoi car, en fait, la télévision je la regarde jamais. C’est un rituel, encore un de ces actes incontrôlés, il faut que j’ai mon journal. Le pire c’est que je le feuillette à peine en début de semaine et qu’ensuite je l’abandonne dans un coin. Faut dire qu’à la télé c’est souvent nul. Moi, les émissions durant lesquelles des gens déblatèrent pendant des heures pour ne rien dire, où tu te demandes si tu vas pas assister à un meurtre en direct tellement ils sont hargneux, ça m’attirent guère ; à la longue je finissais toujours par m’endormir dans mon fauteuil ; quand je me réveillais l’écran était chargé de neige et je sentais plus mes membres. Désormais je suis prévoyante ; je vais droit au lit, ça coûte moins cher en courant et c’est plus confortable. Lorsqu’il y a un film, c’est toujours un qu’on a déjà vu ; à la fin c’est lassant ; tu connais tellement bien l’intrigue que t’es capable de jouer dedans. Charmant quand tu te rappelles, dès le début, qu’à tel passage, le héros il fait un gros câlin à la belle et toi t’es toute seule à serrer ton oreiller ! Bon d’accord, il y a les informations ; c’est vrai qu’il est indispensable d’être averti de ce qui se passe dans le monde ; hélas côté scénario et dialogues c’est encore plus lamentable que dans les films à catastrophes. Moi je te dis que la réalité elle a de sacrées longueurs d’avance sur la fiction en matière de tragédie. Tous les soirs c’est la même chose, on s’entend dire qu’on est foutu de partout et en plus ils ont les preuves ; tu parles que moi c’est pas fait pour me remonter le moral ces histoires-là ; déjà que j’ai vue sur un cimetière, c’est un coup que dans un moment de déprime je commette l’irréparable et que je rejoigne les locataires de derrière. Faut pas croire que je suis une fille pessimiste mais reconnais que globalement c’est de l’arnaque cette redevance qu’on nous impose. Effectivement, de temps en temps, rarement, très occasionnellement, en survolant mon magazine télé je m’aperçois d’une émission potentiellement attirante ou d’un inédit à priori digne d’intérêt. Malheureusement, comme je ne sais jamais où il est ce satané programme, quand je le retrouve, je me rends compte que c’était la veille. Je crois bien que je vais vendre mon poste, comme ça je serai plus tentée d’acheter l’hebdo.
19 janvier 2009
HEROS
Cécile et moi, ça fait plus de vingt ans qu’on est amies, vraiment amies. A l’école déjà, nous ne jouions que toutes les deux. De cette époque on a gardé le besoin incontournable de tout se confier. Entre nous c’est réellement franc, pas de manières, c’est notre devise. Depuis ce temps nous avons grandi – elle pas tellement, mais c’est pas grave ; moi beaucoup, hélas -, nos carrières professionnelles sont différentes, cependant nous avons conservé un maximum d’heures dans nos plannings personnels à nous consacrer mutuellement car c’en est devenu viscéral. Nos goûts étant semblables, cela facilite nos loisirs et entretient notre amitié. Tout est vraiment idyllique hormis un point : Robert.
Là où Céline passe son temps à voler d’amourettes en passions folles, de déprimes totales en extases complètes depuis sa plus tendre jeunesse, cela fait dix ans que je suis avec Robert. Sans cesse elle me répète que je suis idiote de vivre avec un type pareil. De fait Robert il est pas extra. Petit, il fait dix bons centimètres en moins que moi, tout maigre et pas franchement beau. Côté mental, c’est vrai qu’il a pas inventé la poudre à canon mais il tient la route raisonnablement. Jusqu’ici Céline, elle comprend pas mon choix mais elle résiste ; là où elle déraille c’est quand je lui avance que Robert c’est mon héros et que c’est pour ça que je ne le quitterai jamais. A chaque fois, à ces mots, elle disjoncte. Amoureuse temporairement, passe encore ; aveugle pour l’éternité, alors là non ! Elle qui court depuis tant d’années après un prix Nobel dans le corps d’Arnold Schwarzneger, elle saisit pas très bien comment mon Robert, tellement dissemblable de ses paramètres de l’homme idéal, il peut être mon héros. J’avais jamais pris le temps de lui expliquer. Hier je me suis lancée.
« - Si d’emblée l’homme de ta vie, il affiche toutes ses qualités, t’as plus rien à découvrir. Jamais d’étonnement, que la routine. Par contre, si par un miracle extraordinaire, de la Bête il se transforme en Prince Charmant, si un beau matin il est devenu preux chevalier ou Robin des Bois, là au moins tu touches au sensationnel. Un héros c’est quelqu’un d’ordinaire qui, d’un coup de baguette magique, devient Superman. En cela Robert il est mon héros. De Woody Woodpecker de la musculation il peut très bien un jour devenir Stallone. Par cette transformation il m’éblouira bien plus que si il était déjà Monsieur Univers avec le cerveau d’Einstein. Alors j’attends… »
J’ai bien vu que Céline, elle était pas franchement convaincue. Elle a pas osé rire, elle m’a simplement dit :
« - Tu peux attendre longtemps ma belle car s’il a pas une intelligence certaine, il possède une certaine intelligence, j’en suis sûre. Il entretient l’intrigue ; son histoire elle risque d’être plus longue que « Guerre et Paix », t’en as au moins encore pour cinquante ans. Il peut toujours te rassurer en t’affirmant qu’il chauffe les muscles mais arrivé à la retraite il t’avouera qu’il avait pas la constitution pour… »
J’étais déçue mais je n’ai rien répondu car, au fond, Robert, ce dont elle ne s’était jamais rendue compte, c’est que je l’aime avant tout pour ce qu’il est naturellement ; en fait, je l’aime vraiment et ça c’est bien plus éternel que toutes les apparences.
TALENT
Nous ne nous connaissions pas vraiment, en fait.
Nous nous étions rencontrés sur un banal trottoir, le matin, alors que chacun de nous enclenchait à sa manière son quotidien.
On effectuait quelques pas ensemble en échangeant de ces paroles chaudes comme un bon café, juste pour bien démarrer la journée.
Je ne savais presque rien de lui, ni d’où il venait, encore moins où il allait. Il aimait s’entourer d’une enveloppe de mystères ; il disait que ce sont les ultimes charmes dont dispose l’homme lorsque l’âge commet tant d’outrages.
Ce qui m’attirait en lui, c’était son regard, pétillant et franc ; sa voix, douce et mélodieuse ; son cœur, bon et sage. Il m’aimait bien, je pense. Entre nous, sans rien réellement dévoiler, s’étaient tissés des liens sincères.
Je l’admirais. Il s’en réjouissait. Qui était-il au plus profond de lui-même ? Que devenait-il après moi ? Etait-il en état d’errance ou dans l’attente de réaliser d’autres envies ?
J’avais deviné dans ses murmures que son passé avait été chargé de passions. Des phases qu’il avait traversées au gré de ses désirs, mais surtout suivant ses aptitudes. Car il faut avoir du talent pour la carrière à laquelle on se destine et savoir abandonner lorsque les résultats ne sont plus ceux escomptés. Avoir l’art de sa profession ou la quitter, répétait-il. L’ambition ne suffit pas, il faut aussi le don. Comme en amour, lorsque l’on ne ressent plus les capacités d’aimer l’être avec lequel on vit, partir, seulement.
Il était arrivé ici, quelque peu désabusé. Je crois qu’il était surtout convaincu de ne plus posséder aucun talent, même celui de vivre.
Il a choisi l’irréversible issue pour laquelle il optait en pareille situation.
Un jour, je ne l’ai plus vu. Rien ne serait plus comme avant ; c’était de ma faute car, moi, je n’avais pas eu le talent de le persuader combien il était important à mes yeux.
Je n’ai appris que plus tard où était sa tombe ; désormais, c’est là que nous nous retrouvons.
CERTITUDE
Je pense toujours à toi. Depuis toutes ces années que nous sommes ensemble, je n'ai jamais osé te demander s'il en était de même pour toi. Aujourd'hui j'ai essayé de connaître le sens de tes pensées. Pour seule réponse tu as baissé les yeux et tu m'as souri. Je tenais tellement à cette certitude, somme toute ridicule, que, pour la première fois depuis notre union, j'ai fouillé ton portefeuille.
Aucun cliché de moi, seulement ce qui me semble la meilleure des preuves d'amour, un petit mot sur lequel tu avais noté :
" Je n'ai aucune photo de toi car ton image est gravée en moi pour l'éternité et me suit où que je sois. Rassure-toi je t'aime ".
Tu tiens à moi encore plus que je ne l'espérais car tu as été capable de prévoir un acte de ma part que je ne soupçonnais même pas.
Taré
Tous les matins avant de partir au travail, François me laissait toujours un petit mot stupide du style "Téléphone-moi au bureau si j'y suis". Je me disais que quelque part il était un peu débile pour engendrer de telles inepties.
A la fin je n'y prêtais plus aucune attention, à lui non plus du reste.
Un jour, il m'a écrit : "A ce soir si je rentre".
Il n'est jamais revenu...
Il était vraiment taré ce type !
CHIFFRE
Marylin ne dormait jamais sans son N°5 de Chanel sous l'oreiller. Coco organisait ses défilés le 5 du mois.
Nous aimions ces anecdotes car nous nous étions rencontrés un 5. Nous portions à ce chiffre une tendresse particulière dans notre bonheur. Les êtres sont souvent ridicules d'accorder autant d'importance à des banalités.
Marylin et Coco étaient des étoiles, elles sont éternelles.
Nous nous sommes quittés un 17. Nous ne devions pas être doués pour l'éternité.
UNE VERITABLE AMIE
Je connais Francine depuis ma plus tendre enfance. Dans mes moments difficiles elle a toujours été présente.
C'est elle qui m'a présenté Hervé. J'étais fort dépressive, ce coup de foudre m'a changé la vie. Cela n'a pas duré. Malaise entre nous, un soir il n'est pas rentré.
Silence depuis. Moi, je revis, vraiment. Et lui ? Francine est restée muette. Je sais désormais qu'ils vivent ensemble.
Finalement Francine c'est véritablement une amie sur laquelle on peut compter en toutes circonstances.
LOGIQUE
Mon gamin est capable de passer des heures entières devant la télé. Je me fatigue à lui répéter que ce n’est pas ainsi qu’il obtiendra des diplômes, il joue les indifférents. Je me mets alors en colère en espérant que mes hurlements l’intimideront : il demeure impassible et moi je suis bonne pour avaler trois cuillères de sirop car je me suis cassé la voix.
Aujourd’hui il a une rédaction à réaliser. Je pars pour quelques achats ; il est allongé sur le canapé, la télécommande à la main. Je ne dis rien, il se chauffe peut-être les méninges. Quand je rentre, il est toujours vautré devant le poste. Je pique une crise de nerfs et j’éteins l’engin de malheur. Tout étonné de ma réaction, il me dévisage d’un air idiot et me sort que le sujet de son devoir consiste à expliquer si la télévision enrichit intellectuellement ou bien le contraire ; alors il teste, il sonde. Si après coup il a quelque chose à raconter c’est que la télévision a des effets positifs ; autrement c’est qu’elle rend bête.
Logique, non ?
14 janvier 2009
IL Y A DES JOURS
Aujourd'hui le ciel est gris et il fait froid. J'ai le moral à zéro et l'envie de ne rien faire. Pour me changer les idées je suis allée au cinéma. Un vieux film américain en VO. La salle est presque vide.
Un jeune mange des bonbons en faisant craquer sans arrêt son sachet et en éparpillant les emballages sur le sol. Un vieux s'est endormi et sa transpiration envahit l'espace. Un homme d'une quarantaine d'années, puant l'alcool à vingt mètres, passe son temps à balayer en arrière une mèche de cheveux gras. Non loin de lui, un couple, sans âge bien apparent ; le type caresse les jambes de sa compagne qui râle à peine discrètement.
En fait, face à ces personnages pittoresques dans leur singularité, le film se déroulait plus dans la salle que sur l'écran. J'étais incapable de suivre l'intrigue.
A l'entracte, gagnée par la nausée que provoquait l'affluence des odeurs nauséabondes, je suis sortie. Le coeur léger, j'ai respiré très fort l'air frais du dehors puis j'ai couru jusque chez moi. Je me suis préparé une assiette et un bon café ; ensuite je me suis couchée et j'ai regardé des émissions pour la jeunesse à la télé.
Il y a des jours on ferait mieux de ne pas se lever.
L'IDOLE
Je suis en train de regarder la télé en mangeant des pop corns. L'idole de la génération s'explique sur une action humanitaire à entreprendre. Il est jeune, beau, élégant et ses propos sont cohérents. Le rêve.
Soudain j'ose imaginer que lui aussi me voit. En pyjama usagé, sans maquillage, le visage recouvert d'une crème de nuit épaisse et collante et me goinfrant de pop corns qui échouent de temps en temps à côté de ma bouche. Cauchemar.
J'éteins le poste et je vais me coucher.
J'aurais jamais du m'afficher ainsi ; désormais il ne voudra jamais de moi !












