07 novembre 2008
DOUTE
Elle m'a téléphoné. Ce matin-là comme je n'avais pas envie de discuter j'avais branché le répondeur. Lorsque j'ai entendu sa voix, j'ai eu un moment d'hésitation mais je n'ai pas décroché. Plusieurs fois elle a laissé des messages, je ne l'ai jamais rappelée. Elle a même eu le courage de venir chez moi à maintes reprises. Elle savait que j'étais là ; je ne lui ouvrais pas la porte ; elle déposait inlassablement des petits mots auxquels je n'accordais aucune importance. Elle a tout essayé, j'ai tout refusé.
Elle avait été mon amie. Un jour il l'avait quittée et m'avait choisie. Elle n'avait pas supporté et me tenait pour unique responsable de leur séparation. Pas vraiment sûre d'elle, en fait elle doutait. Le doute à mes yeux c'est la confiance qui s'estompe, le début de la fin. Pour se rattraper elle me pleurait que c'était trop injuste après tant d'années ; elle me répétait qu'elle l'aimait plus que moi, que c'était une erreur tant de sa part que de la mienne. Elle résistait, au fond. Elle cherchait probablement à sauver quelque chose, à se protéger, à nous protéger. Une raison pour continuer à vivre, en quelque sorte. Rien n'était plus comme avant ; nous avions changé ; les sentiments que nous éprouvions les uns pour les autres s'étaient modifiés ; étaient-ils meilleurs ? De cette lutte aucun de nous n'en est sorti indemne.
Aujourd'hui je suis sur sa tombe. A cet instant précis je suis à la place qui était la sienne dans un passé encore récent. Lui, il est parti. Je n'ai rien dit, rien fait. Désormais une multitude de pensées m'assaillent ; je lance des appels qui s'éclatent dans le vide. Il n'y a jamais personne pour me répondre. Je ne peux hélas plus lui accorder qu'elle avait certainement raison car c'est elle, maintenant, qui ne m'entend plus.
Le doute, pour l'éternité. Et les remords avec.
MESSIRES
Messires, en ces temps, je songe à vous souvent.
Plus que jamais vous éclatez de puissance,
Malgré le chaos vous croyez en la chance,
Celle qui vous place déjà au firmament.
Parmi les clichés glacés et éphémères
Je vois danser vos arabesques décalquées.
Par l'effort accompli vos corps se sont sculptés,
Merveilleusement dignes des héros d'hier.
Je vous observe, toujours de loi, en douceur.
Votre savoir et votre ambition font peur.
Vos nobles succès effrayent plus d'une femme.
L'amour, grands seigneurs, vous délivre dans le noir.
Vous connaissez même le goût des pleurs le soir.
Parfait idéal, l'homme a une âme !
FEUILLE
Il y a quelques années nous marchions en forêt avec nos enfants. Instinctivement j'ai ramassé une feuille et je me suis mise à l'admirer. Soudain, j'ai pensé qu'elle était née de la force d'un arbre ; tout doucement il lui avait transmis sa puissance ; elle avait ainsi grandi, survivant au vent, à la pluie et au soleil brûlant ; elle était devenue grande et belle, resplendissante dans sa plénitude ; puis, victime du destin qui n'accorde aucun sursis même aux unions les plus bienheureuses, elle s'était détachée et avait échoué sur le sol inhospitalier, perdue dans l'immensité de cette allée.
Aujourd'hui notre fils s'en va. C'est un lien qui se brise, un cordon que l'on coupe une nouvelle fois... autrement. Je pense à cette feuille... Où va-t-il donc échoué dans cet univers?
DERACINE
Il arrive d'Afrique, d'Asie ou d'ailleurs, peu importe, il est déraciné. Pour lui la France c'est le pays de la liberté ; elle lui a été offerte comme terre d'asile ; il va enfin y gagner sa dignité.
Désormais, oubliées la famine de son peuple, les oppressions politiques de ses dirigeants, la mort avant la vie. Ici tout est différent. Evidemment. Apparemment. L'espoir n'a pas survécu au voyage. Objectif rêve. Destination réalité, rude et amère.
Immeuble gris dans une banlieue triste. Intégration. Famille, amis, travail, langage, tout est à réinsérer dans un nouveau décor. Les portes se ferment, les voix se taisent, les regards soupçonnent, l'indifférence accuse. Il est parti loin pour échapper à son destin mais la fatalité poursuit inlassablement ceux qui sont condamnés d'avance à n'être que des victimes.
Immeuble gris dans une banlieue triste avec la gare en contrebas et le cimetière à côté. Il avait pourtant le courage, la force de croire que demain serait autrement ; il possédait la conviction qu'ici régnait une justice. Illusions perdues. Les trains s'enfuient dans le brouillard, il ne sait pas où et il s'en moque car il a compris que pour lui nulle région du bonheur n'existe ; il est déjà dans ce cimetière à côté de son immeuble gris dans cette banlieue triste et il n'aura jamais la chance de n'être seulement qu'un homme.




